(Hyper) tension, ou le petit manuel de survie en milieu chirurgico-hospitalier.

Publié le par Simon.Van

La chef s'écria "Ah non, je l'ai déjà dit, c'est pas comme ça qu'il faut faire ça, le machin là va dans ce truc, et pas autrement ! Je comprend pas dans quelle langue je dois vous l'expliquer, c'est quand même pas difficile, j'ai l'impression que vous êtes pas tous très dégourdis ici"... La veille, c'était l'inverse qu'il fallait faire, et le jour avant, surtout ne pas le faire...

 

L'hôpital est un lieu propice à ce genre d'explosions, violences morales vécues au quotidien, cet exemple n'est pas spécialement méchant, d'ailleurs.

 

Assez rapidement, en stage, j'en ai, comme tout le monde, fait les frais. Ça fait mal, on se dit qu'on est vraiment mauvais, qu'on a pas sa place là. Puis, on en voit d'autre ramasser aussi, et on les sait pourtant compétents. Là, une question fait "pop" : "Mais pourquoi ? Pourquoiiiiiiiii ?"

C'est en écoutant mes aînés, stagiaires/externes, assistants/internes et patrons, que je pense commencer à saisir les ficelles du, délicat, machin. En voici quelques fondements.

 

Première notion importante : le "fait passer au suivant".

C'est un des premiers trucs que l'on peut observer puisque, logiquement, on commence en bas de la chaine alimentaire hospitalière. Pour abréger, le patron est stressé, crie sur l'infirmière ou l'assistant, qui par après engueule le stagiaire ou l'infirmière n°2, qui, stressé à son tour, va se plaindre auprès du chef du nettoyage "qu'il y a une tache là et que ça va pas du tout, du touuuut", qui va prendre son bâton et taper son subalterne-préposé au nettoyage des taches, lui-même passera un savon mémorable à l'étudiant chargé de CETTE tache, et caetera... Et je simplifie tant les intermédiaires possibles et imaginables sont nombreux. Cette notion nous amène à la...

 

...Deuxième notion importante : la "soupape".

Logiquement, on se demande assez vite et à nouveau "mais pouquoiiiiiiii ?". Mis à part le cas de véritables sadiques (fort rare, heureusement), on peut assez rapidement (du moins si on a pas le QI d'une tortue) se rendre compte que le primum movens de tout ce souk n'est rien d'autre que la tension, le stress. C'est un énorme soulagement de pouvoir crier sur quelqu'un, pour un motif ou un autre, de "décharger son trop plein" (et mon esprit perverti par le milieu chirurgial s'abstiendra de tout commentaire sur cette phrase:), en psychologie, on parle de transfert d'activation. Les coqs qui se battent font de même, quand la tension est trop forte, le combat trop intense, ils s'arrêtent pour picorer d'imaginaires graines au sol afin de reprendre par après leur querelle, l'esprit apaisé.

 

Troisième notion : "l'écartellement".

Tout ce stress doit bien venir de quelque part, non ? Ben oui ! Dans beaucoup de cas, en analysant la situation à froid, on peut se rendre compte (et je ne peut que remercier le gars qui m'a ouvert les yeux sur le sujet) que la personne stressée l'est à cause de différents facteurs, le principal à mon sens étant la divergence de point de vue. Se retrouver au milieu de plusieurs ordres contradictoires est une chose extrêmement usante, stressante, anxiogène au possible et donc potentiellement vectrice d'un stress au long cours. Ce stress vient de cette nécessité de faire un choix, seul, entre différents intervenants (et donc de forcément ne pas respecter les consignes des autres).

Évidemment, d'autres facteurs de stress existent (la situation -engagement du pronostic vital par exemple-, le "passage à savon" et la peur de la récidive, la culpabilité -ai-je mal fait cela ?-, etc).

 

Si j'ai le temps, je menerai ce manuel plus en avant, mais le premier grand point a assimiler est le recul. Il faut un jour se rendre compte que si l'on reçoit une engueulade à fait pâlir d'envie le premier dictateur venu, ce n'est que rarement contre soi que c'est dirigé (je fait donc exception du cas où l'on se rend compte qu'effectivement, ben, on a foiré). Il faut réussir à se détacher (et comprendre les causes de ces cris en terme de stress latent peut aider) afin que la personne qui gueule ne fasse plus que partie du brouhaha ambiant, au même titre que le bruit de l'aspi et le bip familièrement rassurant de l'ECG.

 

Répondre à ce genre de conflit est pas contre délicat, la solution de facilité étant de s'écraser (SANS prendre sur soi-même) mais répliquer peut, dans certain cas, être efficace (z'avez vu comme je me mouille pas là:)

Publié dans Brêves de stage

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