Moi : "Et donc je vous fait un mot d'excuse pour un mois sans gym"
Madame Machin : "Oui mais l'orthopédiste a dit un mois sans école"
-"mais ça risque de faire beaucoup ça"
-"oui mais il l'a dit"
-"Vous êtes certaines que c'était pas sans SPORT ?"
-"NON, c'est sans école"
-"ok, on est en congés scolaires, vous le revoyez lundi, redemander lui si c'est pas juste la gym"
-"NON, je veux mon certificat MAINTENANT sinon je l'appelle"
-"ok, OK, OKAY ! Je reviens tout de suite"
...
Moi : "Dit, Mme Machin me lourde grave avec une histoire qu'elle sort de je sais pas où de 1 mois sans école pour sa fille..."
Interne : "T'inquiète, j'y vais"
...
Interne : "Alors Mme Machin, il y a un problème ?"
-"Oui, il me faut le certificat pour 2 moi sans écooo"
-"Ah non hein, 2 mois, c'est beaucoup trop long, puis il faut qu'elle bouge là, sinon elle risque de rater son année et tout"
-"Oui mais l'orthopédis'... Grmbl... L'appeler..."
-"Mais l'ortho, elle opère surement là ! Vous voulez pas la déranger pour ça hein ? Puis vous la reverez lundi, là, c'est de toute façon congé donc ça change rien ! Allez, bon retour !"
Bon, pour tout étudiant, qu'il soit aspirant chirurgien ou futur anatomopathologiste, il faut y passer. Pendant toute la durée de nos études, diverses stages nous amènent au quatre coin du corpus
medicalis, on fait de la gynécologie et le mois suivant, sans transition, des urgences pédiatriques. C'est comme ça. Ça nous donne une vision globale de l'Art.
Donc voilà, je me retrouve dans un endroit que j'avais pris l'habitude de traverser en vitesse le matin, un café à la main, récitant mentalement le programme opératoire du jour, j'ai nommé
l'Etage.
Ce royaume, perdu entre la salle d'op' et la salle d'urgence et représentant la quasi totalité des structures hospitalières modernes est l'endroit où "ça se passe", là où les cantators
internistes récitent leurs tirades à grands coups de corticoïdes et d'antibiotiques (je vous rappellerai d'ailleurs le B.A-BA ici : La Médecine Interne... ). C'est une véritable guerre rangée entre la maladie et l'armée médicale qui se tient chaque
jour en ces contrées. Comme toute guerre, cela demande de grands stratèges. Qui dit stratèges dit réflexion, et qui dit réflexion dit temps.
Car oui, ma bonne dame, la médecine interne, c'est de la médecine où on prend son temps. Quand on passe par là, pas intérêt à être pressé !
La journée type là-bas commence par ce qu'on appelle dans le jargon le "tour papier". Rien à voir avec une construction en origami, il s'agit là de l'abréviation (oui, on abrège alors qu'on a
tout son temps, allez comprendre) de "tour de salle des patients sur papier". Donc, en gros, on revoit tous les patients, assis, dans un bureau, un par un, histoire de voir qui va bien (ou pas)
et ce qu'on compte faire. Il est 8h30 et cela prend facilement une heure (parce que bon, on a tout son temps). Une fois tout ça discuté, vient le tour, le vrai, celui où on se déplace d'une
chambre à l'autre, en paquet de blouseux compact, et où l'on explique au patient ce qu'on a décidé de leur faire dans la journée. Là, on a VRAIMENT tout son temps (de toute façon, tous les
patients sont traités et stables en général). Ça prend facilement la matinée (voire un bout d'après-midi). Vient la pause midi (ben oui, on est populaire en médecine interne, on squatte le
restau) ensuite... Le tour de l'aprèm' (ou contre-visite) ! Saupoudrez des quelques entrées et sorties et ça nous amène à facilement 18-19h...
Bref, vous comprendrez que je suis en stage en médecine interne et que je le vit mal.
Pfiuuuu, je sors de ma première garde solo en gynécobs (oui, je sais, c'est -toujours- pas ce que je veut faire donc suis pas interne/assistant mais l'endroit de stage à comme politique de
nous balancer une garde de week-end avec ordonnancier et numéro de patron à appeler au cas où...), c'était rock & roll !
J'arrive dimanche, 9h, une dadame en travail (pour les noobs du fond, ça veut dire qu'elle contracte) et une autre venant de faire une fausse-couche et qui saigne encore. Le patron passe quand
même, fait le curetage de la fausse couche (en gros, on va chercher le reste de placenta, sous anesthésie générale, afin d'arrêter tout saignement) et me laisse faire l'accouchement (rhaaaaaaa,
kiffe+++), sous sa surveillance stricte, of course (je faisais VRAIMENT pas le malin avec la circulaire).
Ensuite, lui se retire dans sa maison, j'enchaine les pertes de sang du premier trimestre (heureusement, tout le monde allait bien, pas une seule écho sans rythme cardiaque, la vita é
bella), je l'appelle de temps à autre pour le tenir au courant et prend mon pied à faire plein de mesures pas super utiles en urgence mais j'aime bien les échos donc voilà !
Première MST aussi puis, le temps avançant, il est 20h. C'est donc un dimanche soir, les cernes aux yeux, que je dois gèrer ma première (et probablement dernière) annonce de grossesse... A une
'tite jeune de 15 ans avec contexte plutôt difficile... Bref, délicat tout ça !
Viens ensuite (parce que bon, sans ça, la journée serait pas complète) le premier vrai cas chirurgical (dés l'anamnèse, ça me fait penser à une salpyngite voire un abcès) et, avantage d'être
seul, que je peux bilanter moi-même. Après contact et accord du patron, viens alors l'inconvénient d'être seul : réussir à trouver une place dans l'hopital !
Premier service appelé : "ouiiiiiii... Maiiiis c'est une daaaaaame" -bien vu Einstein- "et il me reste que des chambres avec des hommes donc faudraiiiiiit que je les déménages mais ça va pas
alleeeeer en pleine nuit, il aurait fallu me prévenir pendant la journée" -ok, la prochaine fois, je refuse tout patient qui prévient pas 48h à l'avance qu'il va falloir l'opérer-
Bref, deuxième service (de cardio dans la vraie vie mais qui accepte ce genre d'exportation) : "ouiiiiii mais normalemeeeeeent il faut prévenir avant, moi je sais pas faiiiire les entrées" -Mais
ils se sont donné le mot ou quoi ?!?-
Troisième service : enfin quelqu'un de cortiqué... Mais ce service déborde...
Bref, ce sera donc service numéro 2 ! Je vous passe les détails de cette -fastidieuse- transmission ("non, je m'en fout si c'est Hartman ou Glucion - Non, faut une voie d'entrée pour ses antibio,
on laisse la perf - Non, je ne connais pas l'âge du capitaine"), ça cloturait en beauté ce mini-marathon de 24h !
Interlude message perso : Joh, wanna be my rock and roll queen :) ?
La chef s'écria "Ah non, je l'ai déjà dit, c'est pas comme ça qu'il faut faire ça, le machin là va dans ce truc, et pas autrement ! Je comprend pas dans quelle langue je dois vous l'expliquer,
c'est quand même pas difficile, j'ai l'impression que vous êtes pas tous très dégourdis ici"... La veille, c'était l'inverse qu'il fallait faire, et le jour avant, surtout ne pas le faire...
L'hôpital est un lieu propice à ce genre d'explosions, violences morales vécues au quotidien, cet exemple n'est pas spécialement méchant, d'ailleurs.
Assez rapidement, en stage, j'en ai, comme tout le monde, fait les frais. Ça fait mal, on se dit qu'on est vraiment mauvais, qu'on a pas sa place là. Puis, on en voit d'autre ramasser aussi, et
on les sait pourtant compétents. Là, une question fait "pop" : "Mais pourquoi ? Pourquoiiiiiiiii ?"
C'est en écoutant mes aînés, stagiaires/externes, assistants/internes et patrons, que je pense commencer à saisir les ficelles du, délicat, machin. En voici quelques fondements.
Première notion importante : le "fait passer au suivant".
C'est un des premiers trucs que l'on peut observer puisque, logiquement, on commence en bas de la chaine alimentaire hospitalière. Pour abréger, le patron est stressé, crie sur l'infirmière ou
l'assistant, qui par après engueule le stagiaire ou l'infirmière n°2, qui, stressé à son tour, va se plaindre auprès du chef du nettoyage "qu'il y a une tache là et que ça va pas du tout, du
touuuut", qui va prendre son bâton et taper son subalterne-préposé au nettoyage des taches, lui-même passera un savon mémorable à l'étudiant chargé de CETTE tache, et caetera... Et je simplifie
tant les intermédiaires possibles et imaginables sont nombreux. Cette notion nous amène à la...
...Deuxième notion importante : la "soupape".
Logiquement, on se demande assez vite et à nouveau "mais pouquoiiiiiiii ?". Mis à part le cas de véritables sadiques (fort rare, heureusement), on peut assez rapidement (du moins si on a pas le
QI d'une tortue) se rendre compte que le primum movens de tout ce souk n'est rien d'autre que la tension, le stress. C'est un énorme soulagement de pouvoir crier sur quelqu'un, pour un motif ou
un autre, de "décharger son trop plein" (et mon esprit perverti par le milieu chirurgial s'abstiendra de tout commentaire sur cette phrase:), en psychologie, on parle de transfert d'activation.
Les coqs qui se battent font de même, quand la tension est trop forte, le combat trop intense, ils s'arrêtent pour picorer d'imaginaires graines au sol afin de reprendre par après leur querelle,
l'esprit apaisé.
Troisième notion : "l'écartellement".
Tout ce stress doit bien venir de quelque part, non ? Ben oui ! Dans beaucoup de cas, en analysant la situation à froid, on peut se rendre compte (et je ne peut que remercier le gars qui m'a
ouvert les yeux sur le sujet) que la personne stressée l'est à cause de différents facteurs, le principal à mon sens étant la divergence de point de vue. Se retrouver au milieu de plusieurs
ordres contradictoires est une chose extrêmement usante, stressante, anxiogène au possible et donc potentiellement vectrice d'un stress au long cours. Ce stress vient de cette nécessité de faire
un choix, seul, entre différents intervenants (et donc de forcément ne pas respecter les consignes des autres).
Évidemment, d'autres facteurs de stress existent (la situation -engagement du pronostic vital par exemple-, le "passage à savon" et la peur de la récidive, la culpabilité -ai-je mal fait cela ?-,
etc).
Si j'ai le temps, je menerai ce manuel plus en avant, mais le premier grand point a assimiler est le recul. Il faut un jour se rendre compte que si l'on reçoit une engueulade à fait pâlir d'envie
le premier dictateur venu, ce n'est que rarement contre soi que c'est dirigé (je fait donc exception du cas où l'on se rend compte qu'effectivement, ben, on a foiré). Il faut réussir à se
détacher (et comprendre les causes de ces cris en terme de stress latent peut aider) afin que la personne qui gueule ne fasse plus que partie du brouhaha ambiant, au même titre que le bruit de
l'aspi et le bip familièrement rassurant de l'ECG.
Répondre à ce genre de conflit est pas contre délicat, la solution de facilité étant de s'écraser (SANS prendre sur soi-même) mais répliquer peut, dans certain cas, être efficace (z'avez vu comme
je me mouille pas là:)
Je songeais l'autre jour à tous les trucs qui ont pu me décider dans mon devenir chirurgical... Il me semble que tout a commencé...
... Dans ma tendre enfance. D'aussi loin que je me rappelle, j'ai toujours été le geek qui joue avec des fils électriques, des pinces, des maquettes et qui lit des bouquins d'Asimov. Par contre,
j'avais jamais imaginé envisager de faire la chirurgie. Après diverses hésitations, je m'inscrivit en fac de médecine. C'est peut-être là, où tout commença réellement...
... En 1ère bac (ou 1ere candi ou PCEM1), je savais que je voulais faire la médecine (pour la psychiatrie ou la neurologie, imaginais-je innocemment à l'époque), puis ce fut les premiers cours
d'anat, la prise de conscience que oui, faire de la chirurgie sa vie était accessible, juste là, à portée de main (rhaaa, j'étais jeune et naïf:). Ensuite, suivit...
... La 2ème année. Premières dissections (au sens large comme au sens chirurgical du terme, même si alors on utilisait le terme bien mignon de "pique-écarte" - "et là, tu continues à
pique-écarter dans la graisse pour mettre en évidence..."), puis deuxième cours d'anat, plus poussé, donné par le professeur le plus emblématique des ces années pré-cliniques, et abordant, un
peu, tout doucement, les premières notions chirurgicales de notre cursus (voies d'abords, notion de sémiologie abominable abdominale, ...).
Deuxième confirmation. C'est aussi à cette époque là que j'ai commencé à regarder des vidéos de prothèses de hanche et de coelioscopies diverses sur or-live.com. Après moult formalités
administratives appelées examens, je passai en...
... 3ème année. Je me rappelle assez clairement de la première fois où je mit les pieds dans un bloc. Il s'agissait d'une sorte de job étudiant lié à la banque de tissus et d'os du coin. En gros,
ils prenaient 2-3 étudiants de médecine, associés avec un chirurgien et un assistant pour "collecter" les fémurs chez des donneurs à coeur arrêté. On peut donc dire que la première fois que j'ai
enfilé des gants, c'était avec des orthopédistes (ce qui a probablement laissé quelques traces:). Fin du bacchelor, début du...
... Master 1 (ou, plus ou moins, dcem 1 pour les napoléoniens). Premiers points de suture, aux urgences, premier contact avec la médecine interne "pour de vrai" (nos premiers cours de cardio
m'avaient plutôt emballés, presque au point de douter, la réalité me fit rapidement oublier cette hérésie) et premières journées passées à l'étage... Non, définitivement, ce ne sera pas la
médecine interne ! Premiers cours de chirurgie (digestive et cardiotho) aussi. Puis premier vrai stage de chirurgie, avec un retour à la réalité. Bon, faut dire que c'était en universitaire, être
en 4ème année nous plaça donc dans les abîmes de la chaîne alimentaire chirurgicale, ce qui était assez perturbant, surtout associé à cette mentalité (typiquement du milieu, comme je l'apprendrai
par la suite) de stage Ikea/do-it-yourself. Je restai donc 1,5 semaine en digestive (fort logiquement, personne ne me remarqua, je put me brosser une unique fois mais ça m'a permit d'apprendre
plein de trucs... Non, c'est ironique). Très vite, un ras-le-bol mêle à de la frustration me poussa à quitter ce service (l'avantage du stage Ikea) pour franchir la porte d'une salle d'ortho...
Ce qui est certain, c'est que ça changea ! Assistants/internes super sympa, les premières fois où je put refermer, utiliser des agrafes, fixer des drains (ben oui, c'est là où j'appris les noeuds
à la main), etc En bref, une deuxième partie de stage que je juge après coup comme la confirmation de mon choix (même si l'ortho en soi me plaisait bof, ça me confirmait dans l'optique
chirurgicale).
... Master 2 : stage en plastique, premiers surjets sous-cut, premiers petits trucs en première main (reprise de cicatrice, drainage d'abcès, ...), premiers points au 6/0, un stage en or, avec
une évaluation qui, pour la première fois, était réellement émouvante (un truc style "se destinant à la chirurgie, très bonne habilité manuelle"). Ensuite, stage en anesthésie (l'administration
de la fac refusait que je retourne en chirurgie puis, ok, j'avais un petit doute sur mon futur, très vite recadré après ce stage:). Autres prélèvements osseux aussi, cours d'ortho en vrac (c'est
là où je me suis dit que tiens, finalement, l'ortho...)
... Master 3 :
-Stage aux urgences (évidemment, je squattai la traumato+++, premières plaies plus complexes que d'habitude, premières prises en charge tout seul (rhaaaa, qu'est-ce que j'adorais la technique
cowboy en réa), première approche véritablement sémiologique de la chirurgie digestive et de l'ortho.
-Stage en chirurgie (mi ortho, mi digestive/vasculaire/générale) dans un centre en périphérie. Manque de personnel ++ oblige, un vrai stage de chirurgie avec des horaires que c'était pas des
heures de gonzesses (misogynie à part, bien entendu) :) Premières anastomoses intestinales et coliques, premières varices, premier plein-de-truc en fait, puis une évaluation qui me foutu les
larmes aux yeux (enfin, façon de parler, on sait très bien que les vrais mecs, ça pleure pas:), genre "équivalent à un assistant junior"... De ce stage, j'en ai tiré que : l'ortho, c'est sympa,
mais je me vois pas faire ça ad vitam; la vasculaire, c'est bien cool; la digestive en périphérie, c'est bien cool aussi:)
Rhaaaa, qu'est-ce que j'ai quitté ce stage à contre-coeur (en me promettant que, si je réussis ce foutu concours of course, j'y retourne un an ou deux) !
Voilà, depuis, je suis en gynéco (stage obligatoire, parfois un peu de mal avec leur style chirurgicale mais sans racune:), je sais que je veux présenter le concours de chir générale (ce qui
tombe bien, les suivants à choisir et passer le concours, c'est nous, dans 8-10 mois), et si ça passe pas, tant pis, j'irai en Suisse ou au Pakistan pour me spécialiser, je me vois nul par
ailleurs !
J'espere ne pas trop paraitre présomptueux en écrivant ça alors que je suis encore loin d'être diplomé. De toute façon, un autre truc que j'ai appris pendant c'est quelques années, c'est dire :
Allez, quelqu'un d'autre de motivé pour expliquer le pourquoi du comment de sa vocation sur son blog :) ?
:
Voici l'ANCIEN blog de Simon van (le nouveau : http://docsimonv.wordpress.com/), 25 ans, étudiant en dernière année et qui veut faire de la chirurgie cardiaque pédiatrique et de l'humanitaire quand il sera grand. Suivez ma vie et mes découvertes musicales !
Ce blog est mis à jour le plus régulièrement que le permet mon horaire !
A toi lecteur, salut !